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Présentation générale

Faut-il le rappeler ? Depuis quelques années, la grande majorité des analystes et des prospectivistes de toute obédience s’accordent à dire que nous sommes, depuis quelques trois décennies, en train de connaître une période de bouleversements qui va impacter jusqu’à la condition biologique de notre humanité. Ses facteurs les plus déterminants ne sont pas les... [lire la suite]

Publié le 14 septembre 2016, par

Faut-il le rappeler ? Depuis quelques années, la grande majorité des analystes et des prospectivistes de toute obédience s’accordent à dire que nous sommes, depuis quelques trois décennies, en train de connaître une période de bouleversements qui va impacter jusqu’à la condition biologique de notre humanité. Ses facteurs les plus déterminants ne sont pas les crises économiques qui peuvent sembler s’enchaîner. Ce ne sont pas non plus les multiples facettes et conséquences des crises climatiques ou de la biodiversité. Ses ressorts en sont essentiellement mus par l’arrivée à maturité et par la convergence de tout un ensemble de technologies de rupture. Ce qui, depuis le rapport américain Rocco and Bainbrige de 2002 [note] a été dénommé « convergence NBIC » pour expliciter les effets réciproques et rétroactifs des Nanotechnologies, de la Biologie, de l’Informatique et des sciences et technologies Cognitives. Mais ce n’est pas tout. La puissance de ces ressorts est démultipliée par le fait que les acteurs qui investissent dans ces domaines ne sont rien moins que les plus puissants de ce qui comptent dans l’économie mondiale actuelle. Ce sont les mastodontes que sont devenus les industriels de l’informatique et de l’internet, les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM, etc., que l’on nomme souvent selon l’acronyme des quatre premiers : les GAFA. Ce sont aussi les grandes agences militaires gouvernementales, en Amérique du Nord et en Asie. La nouvelle course lancée est mondiale et chacun y jette toute son énergie.
Depuis, et après un certain temps de réaction en Europe, la multitude   des organes et des institutions capables de produire de la prospective dont nous disposons ont commencé à intégrer ce nouveau concept. Des rapports ont été rendus, des livres blancs mêmes [Exemples : Pour n’en citer que quelques uns : Centre d’Analyse Stratégique 2012, CCNE 2013, CREDOC 2014, CNIL 2014, Fondation Télécom 2015, G9+ 2016]. Les médias ont commencé à se faire l’écho de ces débats et de ces enjeux. Néanmoins, nous considérons qu’aucune de ces instances n’a été capable de se projeter selon la bonne mesure car aucune n’a envisagé un instant d’intégrer la pensée qui est fondamentalement à l’oeuvre derrière ce formidable mouvement. Nous voulons dire la pensée transhumaniste.
La France, tout particulièrement, a été désarçonnée et paraît encore souvent comme hébétée au milieu du tsunami qui s’avance. Nous essayons encore de surnager là où d’autres surfent déjà la vague.
C’est que nous avons été, et nous sommes encore largement incapables de comprendre de quoi il s’agit.

Lors de la découverte de la pensée transhumaniste dans le monde francophone, et malgré certains travaux prometteurs [Hottois, …], ce sont rapidement les analyses du plus grands « bio-conservatisme » qui se sont imposées [note : Besnier, Sadin]. Reprises par la presse, elles ont donné lieu à une véritable caricature du transhumanisme qui s’est traduit par un rejet apparent, voire même par une diabolisation systématique, certains n’hésitant pas à comparer le mouvement et son idéologie au pire : le nazisme hitlérien [note : Ph. Marlière, P. Berger], le djihadisme terroriste [note : Testart] …
Il est sans doute possible de comprendre ces réactions de rejet en France. Nous nous trouvons en effet désormais dans un environnement intellectuel où, après deux guerres mondiales, la bombe atomique, les crises climatiques et environnementales, les épizooties et les scandales sanitaires à répétition, la suspicion pèse sur les technologies. Par ailleurs, après un dix-neuvième siècle dont le positivisme scientiste a débouché sur l’utopie d’un « surhomme » dont on sait ce qu’elle est advenue au XXe siècle, nous nous sommes maintenant repliés dans la crispation d’un humanisme fixiste. Qu’il soit d’origine religieuse ou non, cet humanisme là renie au fond l’évolutionnisme pour considérer que l’humain tel que nous le connaissons aujourd’hui habiterait une forme définitivement aboutie, non seulement immuable, mais encore  intouchable car sacrée.

Or, d’une part le transhumanisme ne se résume pas aux représentations réductrices et caricaturales dont il est l’objet, d’autre part ces dernières entrent en contradiction avec ce qui se joue au fond dans notre société et qui relève d’une acceptation du transhumanisme réel !
La pensée et le mouvement transhumanistes sont indéniablement nés dans un contexte spécifique, celui de la Californie libérale-libertaire du début des années 1980. De manière tout aussi irréfutable, les principaux acteurs, les financiers et les industriels qui font les technologies de la convergence NBIC se situent toujours aujourd’hui sur l’arc Pacifique, et principalement sur la côte ouest des États-Unis. Pour autant, c’est faire preuve d’un grand aveuglement que de considérer que  la pensée transhumaniste s’arrête là. Dès le début des années 2000, l’orientation majoritaire des militants et des penseurs du transhumanisme s’est dirigée vers ce qu’il est convenu d’appeler un « techno-progressisme », c’est-à-dire un transhumanisme particulièrement soucieux des enjeux environnementaux, sanitaires et sociaux qu’impliquent ses choix. De manière plus générale encore, chacun a pu se rendre compte que le transhumanisme s’étendait dans un champ théorique parfaitement transversal à la pensée socio-politique traditionnelle. Pour le dire simplement, on peut être transhumaniste de droite, de gauche, d’extrême droite ou d’extrême gauche et d’ailleurs encore. De la même manière, les positions les plus « bio-conservatrices » peuvent se retrouver aux quatre coins de l’échiquier politique. Ceci signifie qu’il existe une place considérable pour d’autres interprétation du transhumanisme et donc, parmi celles-ci, une interprétation européenne et française. Nous considérons que, face à l’avance considérable du monde anglo-saxon dans ce domaine, l’invention de cette interprétation est non seulement possible mais indispensable.
Elle est indispensable, non seulement pour des considérations économiques et géostratégiques, mais elle l’est d’abord pour des raisons sociales et éthiques. Nous ne dirons ici qu’un mot de la question des formidables bouleversements qu’a commencé à induire la convergence NBIC. Automatisation, numérisation, uberisation, imprimante 3D transforment en profondeur jusqu’à notre conception même du travail. Médecine prédictive et régénératrice, s’appuyant sur la génomique, la biologie moléculaire et le traitement des Big data laissent deviner une possible révolution copernicienne dans les domaines de la santé. Tous les domaines de l’économie et de la société sont susceptibles d’être impactés, transports, bâtiment, médecine, mais aussi agriculture, éducation, armée, etc. Ne pas prendre en considération la perspective transhumaniste de cette évolution revient à se masquer tout un pan du réel.
Et ce d’autant plus que, dans les faits, nos sociétés, les citoyens adhèrent aux perspectives du transhumanisme réel. Encore une fois, pas au transhumanisme fantasmé par les films hollywoodiens, les médias ou la majorité de nos analystes institutionnels, mais au transhumanisme tel qu’il arrive dans nos hôpitaux, dans nos bureaux, ou dans nos salles de séjour. Car lorsque des études un peu approfondies essayent d’analyser sans effets de spectacle la manière dont les transformations en cours sont reçues par la population, les résultats peuvent être très différents de ce que nous en disent les journaux. Le meilleur exemple hexagonal est celui qui ressort d’un’ étude du CREDOC de 2014 (« Les technosciences, amélioration ou perversion de l’humanité ? »), d’où il ressort que les personnes interrogées sont très favorables aux membres biomécatroniques, majoritablement favorables à ce que la médecine aille au-delà de la réparation pour proposer éventuellement l’amélioration et que les jeunes éduqués et urbains, ceux qui demain tiendront probablement les leviers du pouvoir, adoptent des positions que les chercheurs n’hésitent pas à qualifier de « transhumaniste ».
Il est donc d’autant plus nécessaire de prendre en compte ce mouvement de pensée que, quoiqu’il suscite des réactions et des protestations à la mesure des changement radicaux qu’il propose, notre société est peut-être bien en train d’embrasser plusieurs de ses principes, si ce n’est de ses valeurs. Il est donc indispensable de se poser collectivement les questions éthiques comme : Comment préserver les meilleurs équilibres économiques sociaux ? Jusqu’où pouvons-nous aller dans la fusion de la biologie et de la technique ? Que souhaiterons-nous faire de l’humain, et pourquoi ?